Meryl McMaster

Meryl McMaster : Harmonies fragiles et la mémoire des lieux

À travers ses autoportraits photographiques et sa poésie, l’artiste canadienne Meryl McMaster, d’ascendance nêhiyaw (Crie des Plaines), Métisse, britannique et néerlandaise, explore l’identité, les histoires ancestrales et notre relation à la terre. Avec Harmonies fragiles, présentée à l’aide des structures de Bloom, elle fait entrer ces réflexions dans l’espace public et invite les publics à s’interroger sur l’équilibre fragile entre les êtres, les lieux et la mémoire. 

Dans vos autoportraits, vous créez des figures qui semblent à la fois émerger du paysage et lui appartenir. Comment construisez-vous cette relation entre votre corps, vos costumes sculpturaux et les lieux où vous réalisez vos photographies ? 

Lorsque je me rends dans un paysage pour préparer une photographie, j’essaie de comprendre quelle est ma place dans le monde et comment mon histoire façonne mon identité. Mes origines sont à la fois nêhiyaw (Crie des Plaines), je viens de la Première Nation de Red Pheasant Cree et je suis membre de la Nation Siksika, et euro-canadiennes. Une grande partie de mon travail consiste donc à naviguer entre ces deux univers. Je ne considère pas mes autoportraits comme des œuvres qui parlent uniquement de moi. Les personnages que je construis et que j’incarne ressemblent davantage à des figures porteuses de récits. Ils me permettent de passer du passé au présent, ou de l’espace physique à la mémoire, et d’observer comment la terre conserve toutes ces histoires. La création manuelle des sculptures et des vêtements que je porte fait partie intégrante de cette démarche. Lorsque je les enfile enfin et que je me tiens dans les éléments, je me sens parfois particulièrement exposée et vulnérable. Mais cela crée aussi un espace de calme propice à la réflexion sur le foyer, la famille et nosorigines communes. 

Vos costumes sculpturaux sont souvent fabriqués à partir de matériaux naturels. Qu’est-ce que le travail avec ces matériaux vous permet d’exprimer que d’autres matériaux ne permettraient pas ? 

Travailler avec des matériaux naturels, comme les plumes, les branches, la fourrure, la terre ou les végétaux, relie directement l’œuvre à la terre et à l’environnement dont elle provient. Ces matériaux portent déjà leur propre histoire, leur mémoire et leur présence, bien avant que je les touche. Les matériaux synthétiques ou manufacturés ne possèdent pas ce même lien vivant ni cette même inscription dans le temps. Lorsque je récolte ou intègre des éléments naturels à mes créations, je peux établir un lien physique entre mon corps et la terre. Cela apporte à l’œuvre une forme d’authenticité tactile, ancre le personnage dans le paysage et reconnaît le monde vivant comme un acteur à part entière du récit, plutôt que comme un simple décor. 

Pouvez-vous nous en dire davantage sur votre processus créatif et votre approche artistique ? 

Mon processus créatif est assez lent et méthodique. Il commence généralement bien avant que j’appuie sur le déclencheur de l’appareil photo. Tout débute presque toujours par de la recherche et de la réflexion : des lectures, l’exploration d’histoires familiales ou une réflexion autour de récits et d’environnements particuliers. Je commence ensuite à esquisser des idées et à concevoir les pièces sculpturales ou les vêtements que je souhaite créer. La fabrication manuelle de ces éléments que je porterai occupe une grande partie de mon temps, parfoispendant des semaines ou des mois. Je rassemble des matériaux, façonne les structures et cherche à comprendre comment elles interagiront avec le corps. Une fois les sculptures et les vêtements terminés, je repère des lieux en pleine nature qui me semblent correspondre au récit que je souhaite raconter. La séance photo elle-même est souvent l’étape la plus rapide de tout le processus, mais c’est aussi le moment où tout converge. Le fait d’être dans le paysage, de composer avec les éléments et d’incarner le personnage donne vie à la vision d’unemanière organique et aboutie. 

Le titre Harmonies fragiles est tiré de votre poème What Will I Say to the Sky and the Earth I & II. Que signifie pour vous aujourd’hui l’idée d’une « harmonie fragile » ? 

Pour moi, l’expression « harmonie fragile » évoque l’équilibre délicat qui existe en nous et autour de nous. Elle renvoie à notre relation à l’environnement, au temps, ainsi qu’à nos histoires personnelles et collectives. L’harmonie n’est pas un état permanent et immuable. C’est quelque chose qui nécessite constamment de l’attention, de l’écoute et des soins pour se maintenir. Aujourd’hui, lorsque nous observons notre relation au monde naturel ou la manière dont nous composons avec des identités et des histoires complexes, cet équilibre semblesouvent vulnérable. Pourtant, cette fragilité recèle aussi une force et une résilience extraordinaires. Elle nous rappelle l’importance d’avancer avec délicatesse, de rester en lien avec la terre et d’honorer les fils subtils qui nous ancrent dans le monde. 

Une sélection de vos poèmes sera présentée aux côtés des photographies dans Harmonies fragiles. Comment la poésie et la photographie dialoguent-elles entre elles ? 

La poésie et la photographie naissent toutes deux de ce même espace de réflexion intérieure, mais elles s’expriment de manières différentes. Pour moi, écrire de la poésie est une autre façon d’esquisser des idées et de cheminer à travers mes émotions, avant ou pendant la création d’une image. Lorsqu’ils sont présentés ensemble, les poèmes ne servent pas à expliquer directement les images ni à leur donner une légende. Ils agissent plutôt comme des voix qui les accompagnent. Les photographies saisissent un instant précis, figé dans le paysage, tandis que les poèmes proposent un récit intérieur qui donne de l’ampleur aux pensées, aux souvenirs et aux sensations qui ne sont pas visibles dans cet instant. Ils créent ainsi un dialogue entre ce qui est vu et ce qui est ressenti, offrant aux publics une autre ported’entrée dans l’œuvre. 

L’exposition est présentée à l’aide des structures de Bloom, qui font partie intégrante du dispositif. Comment envisagez-vous le dialogue entre vos photographies, ces structures et les lieux où l’exposition peut prendre place ? 

L’installation des structures de Bloom dans des espaces publics extérieurs transforme complètement ce dialogue. Elle sort l’œuvre du cadre traditionnel de la galerie aux murs blancs pour la replacer dans l’environnement vivant où les photographies ont vu le jour. Plutôt que d’être simplement accrochées à des murs conventionnels, les images s’inscrivent dans un environnement immersif à ciel ouvert, où les publics peuvent circuler autour des œuvres, les traverser et se déplacer entre elles. Cela fait écho à ma propre expérience du paysagenaturel, où la mémoire, l’espace et les chemins que nous empruntons sont fluides et multidimensionnels. À l’extérieur, le dialogue prend la forme d’une atmosphère partagée entre la présence physique des structures, la lumière et les saisons changeantes, et la communautéenvironnante. L’exposition invite ainsi les personnes qui vaquent à leurs occupations quotidiennes à faire une pause, à entrer dans cette expérience et à réfléchir à leur propre relation aux lieux, à l’histoire et au monde naturel. 


En présentant Harmonies fragiles dans l’espace public, l’exposition prolonge les réflexions de Meryl McMaster au-delà du cadre photographique et invite les publics à s’interroger sur leurs propres liens avec la terre et les histoires qu’elle porte en elle. Grâce aux structures de Bloom, Wireframe ouvre de nouveaux contextes de rencontre avec l’art, au-delà des lieux d’exposition traditionnels, et crée des occasions de découverte qui s’inscrivent dans le rythme de la vie quotidienne.