Shadowing

Shadowing : les traces invisibles de nos présences dans la ville

Comment une installation lumineuse peut-elle transformer un simple lampadaire en un lieu de rencontre, de mémoire et de réflexion ? Avec Shadowing, le duo Chomko & Rosier détourne les codes de la surveillance numérique pour créer une expérience où la technologie devient un vecteur de connexion plutôt que de contrôle. Dans cette entrevue, Jonathan Chomko revient sur la genèse de l’œuvre, sa vision de l’art public interactif et la manière dont Shadowing invite les citoyen·ne·s à porter un regard différent sur les espaces qu’ils partagent. 
 

Shadowing explore la relation entre les personnes, la technologie et l’espace public. Quelle a été l’idée ou la question à l’origine de la création de l’œuvre ? 

Shadowing est né de l’idée que nous choisissons de vivre en ville parce que nous souhaitons être proches les uns des autres. Nous avons commencé à développer le projet en réponse à un appel à projets du Playable City Award, lancé par Watershed à Bristol. Notre intention était d’amplifier la présence des personnes dans la rue et de rappeler aux citoyens qu’ils partagent une même réalité spatiale. 

L’installation transforme les lampadaires en lieux de mémoire en faisant réapparaître la présence des passants précédents. Que représente pour vous cette idée de mémoire partagée et de connexion ? 

La seule raison pour laquelle le temps existe, c’est pour que tout ne se produise pas en même temps. Shadowing relie les personnes à travers le temps, en les mettant en relation avec celles qui ont partagé le même espace public avant elles. J’ai parfois décrit Shadowing comme un bassin de mémoire : un endroit où chacun peut s’arrêter, laisser une trace de son passage et être accueilli par le geste d’une personne qui l’a précédé. Je suis également très attiré par les tableaux d’affichage publics, pour les mêmes raisons : ce sont des lieux où peuvent naître la connexion et l’expression. 

Shadowing fait référence aux technologies de surveillance tout en proposant une expérience ludique et engageante dans l’espace public. Comment trouvez-vous l’équilibre entre réflexion critique, curiosité et émerveillement ? 

Shadowing rend visible la vision infrarouge des caméras qui occupent une place de plus en plus importante dans nos villes. Les débats récents autour du système de caméras Flock, alimenté par l’intelligence artificielle, illustrent bien les préoccupations actuelles liées aux technologies de surveillance. Je pense que Shadowing échappe à ce type de rejet parce que l’œuvre montre ouvertement ce qu’elle voit. J’aime dire que Shadowing restitue les images qu’elle capte : aucune donnée n’est enregistrée, les images sont simplement rejouées pour devenir un terrain de jeu. 

L’espace public est en constante évolution. Comment Shadowing se transforme-t-elle selon le lieu, les personnes ou l’environnement urbain dans lequel elle est présentée ? 

Shadowing est conçue pour évoluer au rythme des saisons. Dans sa nouvelle version permanente, l’installation s’allume à des heures différentes selon le coucher du soleil et s’éteint au lever du jour. Le dispositif permet aussi différentes formes de participation. Un groupe peut se réunir autour du lampadaire et enregistrer à tour de rôle des silhouettes ou des gestes. Pendant les périodes plus calmes, l’œuvre rejoue les séquences récemment enregistrées, suscitant naturellement la curiosité et invitant les passants à participer. 

En tant qu’artistes à la croisée de l’art, de la technologie et de l’espace public, quel rôle pensez-vous que l’art public interactif peut jouer dans la création de villes plus humaines ? 

Nous espérons que l’art interactif puisse aider les gens à se sentir davantage connectés aux personnes avec lesquelles ils partagent leur ville. Grâce à cette connexion, il peut favoriser un sentiment d’appartenance et renforcer le potentiel citoyen de chacun. 

Qu’espérez-vous que les visiteur·euse·s retiennent ou ressentent après avoir vécu l’expérience Shadowing ? 

Nous espérons que l’installation offre un moment de surprise, d’émerveillement et de jeu. Qu’elle permette aux gens de se reconnecter à leur corps, mais aussi les uns aux autres. 


Au-delà de sa dimension ludique et immersive, Shadowing propose une réflexion sensible sur notre façon d’habiter la ville. En révélant les traces laissées par les passant·e·s plutôt qu’en les enregistrant, l’installation transforme un dispositif associé à la surveillance en une expérience de mémoire collective, de curiosité et de dialogue. Une invitation à ralentir, à observer autrement et à renouer, le temps d’un instant, avec celles et ceux qui partagent nos espaces publics.