Plenum

Donner vie à l’invisible : la création de Plénum par Wireframe et Audiotopie

Conçue et produite par Wireframe en collaboration avec Audiotopie, qui signe la conception sonore, Plénum explore la relation entre mouvement, son et espace public. En transformant les gestes humains en matière sonore et lumineuse, l’installation invite les visiteur·euse·s à participer activement à une œuvre en constante évolution. Les deux équipes partagent leur démarche créative, leur approche collaborative et leur vision derrière ce projet.

Propos recueillis auprès d’Alice Berthault, curatrice et directrice de production, et d’Alex Stoicheff, conseiller en direction technique et architecte chez Wireframe, ainsi que d’Igor de Bagneux, chargé du développement et concepteur sonore chez Audiotopie.

Plénum est le fruit d’une collaboration entre Wireframe et Audiotopie. À quel moment est née l’envie de travailler ensemble ?

Alice Berthault (Wireframe) : Notre envie de collaborer avec Audiotopie est née bien avant Plénum. Au fil de nos rencontres, nous avons découvert une équipe avec laquelle nous partagions une même vision de l’art public : créer des expériences accessibles qui éveillent la curiosité, encouragent l’exploration et invitent les gens à se reconnecter à leur environnement. Cette proximité dans nos approches a rendu la collaboration tout à fait naturelle. 

Qu’est-ce qui vous a donné le sentiment que vos approches étaient complémentaires ? 

Alice : Nous avons rapidement réalisé que nous partagions une même intention, même si nous l’abordions à travers des disciplines différentes. Ce qui nous a particulièrement interpellés chez Audiotopie, c’est leur manière d’utiliser le son pour transformer notre perception de l’espace, bien au-delà de la seule dimension visuelle. Cette approche faisait écho à notre vision chez Wireframe, où nous cherchons à concevoir des expériences qui mobilisent le corps, le mouvement et les sens, afin de révéler toute la richesse de l’espace public. 

Avant de devenir Plénum, quelle était l’idée de départ ? Y avait-il une intuition ou une question que vous souhaitiez explorer dès le début ? 

Alice : Dès le départ, nous voulions explorer une question qui est au cœur de notre pratique chez Wireframe : une œuvre peut-elle nous amener à porter un nouveau regard sur notre environnement et à nous sentir davantage présent·e·s dans notre propre ville ? Avec Plénum, nous avons cherché à rendre perceptibles les atmosphères et les forces invisibles qui traversent un lieu afin d’inviter les gens à ralentir, à porter attention à ce qui les entoure et à vivre l’espace public comme une expérience de présence et de connexion. 

Avant Plénum, Audiotopie avait développé Osmose. Voyez-vous Plénum comme une continuité de cette recherche ou comme un nouveau chapitre ?  

Igor de Bagneux (Audiotopie) : Rien ne se perd, tout se transforme. Osmose est l’une des œuvres les plus ambitieuses réalisées par Audiotopie, autant dans le fond que dans la forme. L’acte de création est en soi une expérimentation permanente : on fait, on apprend, on recommence. Plénum est le fruit d’Osmose, et de la vision artistique et conceptuelle de Wireframe. Osmose est une œuvre interactive polyphonique qui sublime les bruits de la nature et questionne notre rapport aux écosystèmes. Plénum est à la fois comme une continuité sur la recherche, le geste du public qui façonne le son, et comme un nouveau chapitre sur la forme et l’échelle. Chaque partie prenante arrive avec son bagage et son expertise, ce qui permet d’aller plus loin et de pousser les intentions techniques et artistiques. 

Crédit photo : Osmose, Audiotopie

Comment cette réflexion s’est-elle traduite dans la conception de l’espace et de l’installation ?  

Alex Stoicheff (Wireframe) : Nous sommes parti·e·s des thérémines développés par Audiotopie dans le cadre d’Osmose afin de transformer cette interaction en une véritable expérience spatiale. Nous avons conçu l’installation comme un environnement aux frontières diffuses, où la lumière, le son et la structure deviennent de véritables matériaux qui façonnent la perception du lieu. L’œuvre évolue ainsi au gré des mouvements, des interactions et de la présence du public. 

Dans Plénum, le son ne sert pas uniquement à accompagner la lumière : il semble véritablement façonner l’expérience. Comment avez-vous abordé cette relation ? 
 
Igor : L’analogie avec le cinéma est sans doute la plus parlante. Un grand pas a été franchi au passage du cinéma muet au cinéma parlant, à la fin des années 1920 : le son est devenu un outil dramaturgique à part entière, il construit activement le sens d’une image. Tout comme les choix visuels portent des symboles, des émotions et des éléments narratifs, le son offre une panoplie d’approches pour guider l’attention du public et amplifier l’impact émotionnel. Dans l’espace public, le lieu lui-même devient une composante essentielle de l’écoute : il transforme la perception sonore, crée un effet de surprise et favorise une expérience immersive où le public est invité à porter un regard renouvelé sur son environnement. 
 
Alex, en quoi ton regard d’architecte a-t-il influencé la façon dont les visiteur·euse·s habitent ou redécouvrent l’espace avec Plénum ? 

Alex : Mon regard d’architecte m’amène à réfléchir à la manière dont une œuvre façonne non seulement l’espace, mais aussi la relation que les visiteur·euse·s entretiennent avec celui-ci. Avec Plénum, nous avons travaillé l’échelle, le rythme et la répétition pour créer un environnement qui invite à se déplacer, à s’orienter et à redécouvrir le lieu autrement. La lumière, le son et la structure ne sont pas des éléments séparés, mais des matériaux qui évoluent ensemble pour créer un espace immersif où les visiteur·euse·s ne sont plus simplement face à l’œuvre, mais deviennent acteurs d’une expérience collective en constante évolution. 

Photo : Croquis de Plénum par Alex Stoicheff, conseiller en direction technique et architecte chez Wireframe

Quelle expérience souhaitez-vous provoquer lorsqu’une personne entre dans l’espace de l’installation ? 
 
Alice : Nous souhaitons provoquer un déplacement de l’attention : créer un moment de curiosité et d’émerveillement qui invite les gens à ralentir, à observer leur environnement et à entrer en relation avec l’espace autrement. À travers le son et l’interaction, Plénum reste une expérience ouverte, qui se transforme selon les gestes, les perceptions et la présence de chacun·e. Notre intention est de créer les conditions pour que chaque personne puisse se l’approprier à sa manière. 

Avec Plénum, cherchiez-vous aussi à faire ressentir physiquement le son et l’espace ?  

Igor : Tout à fait. Deux arches jouent le rôle d’instruments, entourées de trois orgues de cinq tuyaux chacun qui dialoguent avec elles. On peut ainsi entourer et immerger le visiteur·euse dans un halo de son et de lumière. Le mouvement des visiteurs a des répercussions sur la diffusion du son dans les tuyaux qui les entourent, donc tout autour d’eux. Intégrer la variable de l’espace dans le geste créatif est quelque chose d’assez récent. Le grand public est habitué à voir un groupe où chaque musicien occupe un point de la scène, amplifié par deux ou plusieurs haut-parleurs. Mais que se passe-t-il si le pianiste venait à se téléporter derrière vous ? C’est ce que cette nouvelle variable permet et ce que nous aimons exploiter dans l’espace public. 

Les visiteur·euse·s créent eux·elles-mêmes la musique par leurs mouvements. Comment compose-t-on une œuvre qui doit rester cohérente tout en laissant autant de liberté au public ? 
 
Igor : L’illusion de l’agentivité est peut-être notre meilleure alliée. Encadrer le geste créatif du public en contraignant les paramètres variables dans une direction précise : voilà la voie dont nous poursuivons l’exploration à travers Plénum. Nous avons paramétré des automations d’effets sonores, de schémas rythmiques et de tonalités ; le public peut déclencher des notes et des effets. Chaque paramètre peut évoluer dans le temps, si bien que l’effet contrôlé par un capteur pendant l’intro peut différer de celui du climax. Trouver un équilibre entre simplicité et efficacité représente un véritable défi, mais permet d’offrir une prise en main intuitive, un sentiment de progression rapide et une expérience engageante, autant pour les musiciens que pour les “gamers” ou le grand public.  

Aujourd’hui, nous sommes constamment sollicités par les écrans. Plénum propose une interaction beaucoup plus physique et collective. Était-ce une intention dès le départ ?  

Igor : C’est une convergence inscrite dans l’identité de Wireframe comme dans celle d’Audiotopie. On cherche à éviter les écrans, ce qui amène son lot de contraintes mais amplifie l’effet de surprise. Émerveiller et questionner au-delà des pixels, pour se reconnecter à notre écosystème et créer des espaces de contemplation. Refuser l’écran, ce n’est pas qu’un choix esthétique : c’est détourner l’attention du flux numérique pour la rebrancher sur l’espace réel. On reste ainsi fidèles à notre direction artistique, sensibiliser à l’écologie par le son. Et on a la chance de collaborer avec des partenaires comme Wireframe, qui portent cela à cœur tout au long du projet en y ajoutant leur signature architecturale, visuelle et expérientielle. 
 
Comment les idées ont évolué entre Wireframe et Audiotopie durant la création ? Est-ce que certaines décisions artistiques sont nées du dialogue entre vos expertises ? 

Alice : Lorsque des personnes curieuses se rassemblent autour d’une intention commune, cela ouvre énormément de possibilités. La collaboration entre Wireframe et Audiotopie a été un véritable dialogue, où chaque expertise a contribué à faire évoluer le projet. Rapidement, notre travail a consisté à clarifier ce qui appartenait réellement à l’œuvre, souvent en retirant plutôt qu’en ajoutant, afin de révéler le cœur de l’expérience et de créer une proposition cohérente pour le public. 

Igor, comment la collaboration avec Wireframe a-t-elle influencé votre propre démarche sonore ? Est-ce que certaines idées n’auraient jamais vu le jour sans ce dialogue ?  

Igor : D’abord, en changeant d’échelle. Concevoir du son dans l’espace public dépend de l’échelle du lieu. Wireframe allie une expertise créative et technique ; leur expérience de l’espace public et la diversité des œuvres qu’ils diffusent leur donnent un regard et un recul que peu d’artistes ou de studios de notre taille peuvent anticiper sans cette expérience. Wireframe nous pousse à nous assurer que notre démarche s’adapte à des espaces plus grands, à une densité de visiteurs plus forte, et à anticiper les enjeux de réparabilité et de transport. C’est là que le dialogue entre lumière, design, scénographie et son devient indispensable, et c’est la collaboration entre Wireframe et Audiotopie qui le rend possible. 
 

Plénum cherche à rendre perceptibles des forces invisibles. Quels ont été les principaux défis pour y parvenir ? 

Alice : L’un des grands défis avec Plénum était de trouver l’équilibre entre la complexité de l’idée et la simplicité de l’expérience vécue par le public. Plus on approfondit un projet et qu’on développe notre propre langage pour en parler, plus il devient difficile de le regarder avec un regard neuf. C’est pourquoi les tests auprès de personnes extérieures au processus sont essentiels : ils nous permettent de comprendre comment l’œuvre est réellement perçue et de créer un espace où l’intention artistique peut rencontrer une expérience immédiate, intuitive et personnelle. 

Au-delà de l’installation elle-même, quel dialogue souhaitez-vous ouvrir entre le public, le son et l’espace qui l’entoure ?  

Igor : Au fond, le dialogue qu’on cherche à ouvrir, c’est celui de l’écoute elle-même. On vit dans des espaces qu’on regarde beaucoup et qu’on écoute peu. Plénum propose de réapprendre à entendre un lieu, à percevoir que l’espace autour de soi n’est pas neutre, qu’il répond, qu’il se transforme selon qu’on bouge, qu’on s’arrête, qu’on joue seul ou à plusieurs. Notre travail chez Audiotopie tient dans cette phrase : faire entendre les lieux. Ce qu’on souhaite, ce n’est pas que le public reparte en ayant vu une belle installation, mais qu’il reparte avec une oreille un peu plus ouverte sur l’espace public en général, sur la ville, sur son propre environnement sonore. Le vrai dispositif, ce n’est pas les tuyaux ni les arches, c’est l’attention qu’on arrive à réveiller. 

Si les visiteur·euse·s ne retenaient qu’une seule sensation en quittant Plénum, laquelle aimeriez-vous que ce soit ? 

Alice : Si je devais choisir une sensation, ce serait sans doute la présence. Être pleinement attentif à son corps, à ce que l’on ressent et à sa relation aux autres. Avec Plénum, nous souhaitons créer un moment où les visiteur·euse·s peuvent ralentir, porter attention à leur environnement et se sentir pleinement présents dans l’espace, ne serait-ce que pour un instant. 

Alex : Pour moi, ce serait la joie. Celle qui naît du fait d’être dans l’expérience, sans trop réfléchir, et d’interagir avec des forces qui nous dépassent tout en y projetant sa propre imagination. Ce que j’aime dans l’espace public, c’est cette ouverture : chacun·e peut s’approprier l’œuvre à sa manière, que ce soit en créant un son, en observant l’espace réagir à un geste ou simplement en se laissant porter par le moment. 

Photo : Visualisations 3D de Plénum par Wireframe

Plénum évoque un espace invisible qui prend vie grâce aux interactions humaines. Pensez-vous que ce projet reflète aussi votre vision de ce que peuvent devenir les expériences culturelles dans l’espace public ? 

Alice : Oui, tout à fait. Plénum, comme l’ensemble de nos projets chez Wireframe, cherche à redonner aux personnes un rôle actif dans la manière dont ils vivent leur ville. Pour nous, une œuvre dans l’espace public doit avant tout créer des conditions de rencontre, d’expression et de connexion, en permettant à chacun·e de s’approprier l’expérience à sa façon. Ce qui nous guide n’est pas seulement l’innovation technologique ou l’impact visuel, mais la capacité d’une œuvre à susciter une émotion, faire émerger une réflexion ou rassembler les gens autour d’un moment partagé. Plénum s’inscrit dans cette vision d’expériences culturelles plus sensibles, participatives et humaines. 

Igor : Oui, assez directement. Longtemps, l’expérience culturelle dans l’espace public a fonctionné sur un modèle de scène : il y a ceux qui produisent et ceux qui regardent. Plénum inverse ce rapport. L’espace ne prend vie que si le public agit, et il prend une toute autre ampleur quand les gens agissent ensemble. On passe du spectateur au co-auteur. C’est là qu’on situe l’avenir de ces expériences : moins de contemplation passive, plus de participation physique et collective, dans des lieux ouverts et gratuits où l’on tombe sur l’œuvre plutôt que d’acheter un billet pour la voir. Le son est un excellent médium pour ça, parce qu’il enveloppe, il ne se regarde pas de face, il se partage. Si Plénum réussit, c’est parce qu’il fait exister quelque chose qui n’appartient à personne en particulier et qui se construit collectivement, sur le moment. Pour nous, c’est ça, la direction. 

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La prochaine étape pour Plénum sera sa rencontre avec le public. Découvrez l’installation dès le 19 septembre prochain. Plus de détails sur sa présentation seront dévoilés prochainement.